Magazine Le lundi, du 3 septembre 1977
Entrevue de Gilles Léveillée avec Ginger Alden
Collaboration spéciale: Keystone Press LTD (Division Canada)


Gilles Léveillée, a rencontré la fiancée d'Elvis Presley, Ginger Alden, qui lui a accordé une entrevue exclusive de quelques minutes dans sa chambre d'hôtel, en plus de lui lire la dernière lettre qu'Elvis Presley lui avait écrite quelques jours avant sa mort. Le contenu de cette lettre prend une dimension toute spéciale et particulièrement émouvante quand on considère que le dieu du rock était fauché par la mort quelques heures plus tard. Il mentionne : je m'en voudrais de ne pas remercier, un homme remarquable Henry McDonald qui m'a introduit auprès de Ginger Alden malgré les moments difficiles qu'elle traversait.

MEMPHIS - Toutes les chambres d'hôtel des grandes villes de l'Amérique du Nord se ressemblent et ressemblent à celle où je me retrouve pour quelques minutes avec Ginger Alden, vingt ans, la fiancée d'Elvis Presley, quelques heures après sa mort. La voix nasillarde de l'annonceur du poste de radio de Memphis ne cesse de prononcer le nom d'Elvis. Mlle Alden ne pleure plus. Elle écoute même presque religieusement les chansons du dieu du rock qui ne cessent de déferler dans la petite chambre. J'interromps le silence entre nous deux en lui posant une première question.

Malgré la mort d'Elvis, est-ce que vous vous sentez encore sa fiancée ?

Je me sens comme sa femme, comme sa vraie femme. Je me suis toujours sentie comme sa femme. Quelle différence y a-t-il entre femme et fiancée? Ce sont des mots, des mots inutiles, Je suis fatiguée de parler de tout cela.

Excusez-moi. Encore quelques questions seulement. Vous connaissiez Elvis depuis longtemps ? Depuis plus de vingt ans ... je t'ai vu pour la première fois, alors que j'avais Cinq ans. J'étais une toute petite fille. Je voulais qu'il touche ma joue. Quand Je suis devenue adolescente, j'avais d'autres idoles musicales qu'Elvis... mais, Je l'ai rencontré vraiment pour la première fois, en novembre l'an dernier. Il avait besoin de parler, un grand besoin de parler, et il n'avait personne à qui parler.

Pourtant, il était entouré de beaucoup de monde ?

Non, c'est faux. Il était seul. C'est l'homme le plus seul que j'aie rencontré de toute ma vie.

C'est pour cette raison que vous l'avez aimé ?

Non. Je n'ai Jamais eu pitié de lui. Je n'ai ressenti que de l'amour, de l'amitié et une très grande tendresse pour cet homme. Pour moi, Elvis Presley était un homme ordinaire avec les problèmes des hommes ordinaires, avec un grand besoin d'aimer et une grande soif de partager sa vie, son idéal avec quelqu'un?

Et c'était vous ce quelqu'un ?

Je le crois. J'en suis sûr. Il y a des choses qui ne trompent pas entre un homme et une femme.

Des choses comme quoi ?

L'amour, l'amour, seulement l'amour. L'amour qui ne se raconte pas, mais qui se vit, même quand des certaines de milles nous séparent.

Vous restiez souvent avec lui ?

Oui, quand nous avions besoin l'un de l'autre, Quand nous avions besoin de parler, de nous retrouver moralement et physiquement.

Vous étiez sa fiancée ?

Je suis encore sa fiancée, je le resterai toujours. Se fiancer, c'est une promesse mutuelle de s'aimer, de s'attendre, Et une promesse du cœur, on ne casse pas ça, même s'il y a la mort.

Il vous avait fiancée officiellement ?

Oui, dans la plus pure des traditions, en mettant un genou par terre comme les galants hommes d'autrefois. En me passant une bague tout simple au doigt. une bague qui disait par son éclat ce que sa voix ne parvenait pas à dire.

Ginger Alden cesse de parler. Elle se retourne violemment et s'en va dans la salle de bain, Je pense qu'elle pleure. Je me sens cruel de lui poser encore des questions sur l'homme qu'elle aimait et qu'elle vient de perdre à jamais, sur la mort d'Elvis.

Quelques-unes seulement. Je m'excuse d'avance si je vous parais cruel, C'est vous qui avez découvert Elvis dans la maison ?

OUI, Je pense qu'il vivait encore. Il me semble qu'il respirait. Mais il n'était plus conscient. Désespérée, je l'ai giflé pour qu'il puisse me répondre, pour le ranimer. Mais c'était trop tard, On ne peut rien contre la mort. Il était si jeune...

Il avait vingt ans de plus que vous ?

Oui ... et après ?

Vous vouliez vous marier bientôt ?

Oui... à Noël.

Pourquoi Noël ?

Parce que Noël, c'est une fête qu'on trouvait extraordinaire tous les deux. La fête de la naissance du Christ, la fête des enfants...

Il était resté un enfant dans son cœur ?

Oui, c'est pour ça qu'il est mort...

Expliquez-moi ?

La vie est dure pour les êtres humains. Le public pense souvent que la gloire matérielle te donne tout et te permet d'être heureux, Au contraire, elle t'emprisonne, elle te crée des obligations et des contraintes. Et quand un homme a un cœur d'enfant, des aspirations au bonheur toutes simples, il a mal chaque jour de tout ce qu'il doit faire parce qu'il s'appelle Elvis Presley.

Vous auriez souhaité qu'il ne soit pas une vedette ?

Oui et non ... parfois, oui, quand son statut de vedette lui faisait mal. Non, quand je le voyais parmi son public. Je sentais alors que malgré tout le reste, il ne pourrait vivre dans l'ombre.

Selon vous, pourquoi est-il mort ?

Je ne le sais pas. Il était fatigué, très fatigué, ces derniers temps, et il était surtout triste... trop souvent triste. Quand je le quittais pour quelques heures, je le sentais qui s'accrochait à moi désespérément sans le dire. Alors je lui téléphonais, très souvent. Nous parlions des heures au téléphone.

Il vous écrivait souvent ?

Il aimait m'écrire. Je ne sais pas pourquoi. Il me disait alors des choses qu'il était trop timide pour me dire en face. Parce qu'il avait peur d'être trop romantique.

Il vous a écrit avant sa mort ?

Oui...

Pourriez-vous me lire cette lettre ?

Je ne sais pas... je ne sais pas...

S'il vous plaît ?

Très bien.

Et Ginger Alden m'a lu avec beaucoup de souffrance dans la voix la lettre que nous publions dans ce reportage exclusif sur la mort d'Elvis Presley.

LA DERNIÈRE LETTRE D'AMOUR D'ELVIS À GINGER

Ginger, mon amour,
Je me retrouve seul dans ma chambre. cette nuit. Et je ne réussis pas a dormir, je ne réussis jamais à dormir avant le lever du jour. depuis quelques mois, Je n'ai pas peur de la nuit, mais on dirait que j'ai un goût insatiable de vivre, comme si je voulais reprendre tout le terrain perdu. J'avais besoin de te parler, comme si tu étais là, dans ma chambre. Pour me Convaincre que tu es là, je regarde la photo et je te parle, tout simplement c'est suffisant pour que je ne sois plus seul.

J'ai un secret à te confier. Depuis que tu es entrée dans ma vie, il y a quelque chose de fondamental de changé. Je ne vois plus la vie de la même façon. Tu me diras que tous les hommes qui sont en amour ou prétendent l'être disent cela aux femmes. C'est vrai, c'est parce que tous les hommes se ressemblent quand ils aiment. La femme qu'ils aiment devient l'être le plus important. l'idéal. C'est comme si la terre tournait dans un autre sens.

Avant de te connaître, l'an dernier, ma vie n'avait plus de sens: ça aussi tous les hommes le disent, et ça aussi, c'est vrai pour la plupart des hommes.

Je ne réussissais plus à reconnaître les choses essentielles de l'inutile et du superficiel, je ne me reconnaissais même plus. Tu m'as donné l'identité de l'homme que je suis. Au cours de toutes nos conversations, tu m'as redonné un nouveau sentiment envers la vie, un nouvel enthousiasme. Au début. je me rappelle que tu me disais, avec un peu de tristesse, que tu me trouvais désabusé, sans enthousiasme et la semaine dernière, quand nous nous sommes vus, tu m'as dit, comme un médecin encourageant: "C'est beau, Elvis, tout va bien, Je ne te reconnais plus. Tu as retrouvé l'enthousiasme de tes vingt ans."

SI j'ai retrouvé cet enthousiasme, c'est grâce à toi, à ta jeunesse, à tes vingt ans. Il y a un an, je sentais toute la lourdeur de mes quarante ans et de mes bêtises, de mes erreurs qui m'ont fait mal physiquement et moralement. Depuis quelques semaines, je sens une sorte d'idéal de jeunesse qui porte mon vieux corps. Tu vas rire... mon vieux corps... Il y a un vieil homme que je vois souvent, ici, à Memphis, et qui me dit: "Elvis, les Jeunes de ton époque ont vieilli trop vite, Ils ont trop reçu. Ils ont brûlé la chandelle par les deux bouts, sans se soucier de leur cœur, de leur âme et de leur corps."

Il y a quelques mois, je me sentais très vieux. Le métier te révèle tout à ce point de vue-là. Il te crache la vérité en pleine face. Il est tellement exigeant. Maintenant, je me sens d'aplomb, prêt il affronter les plus grands défis que ma carrière me réserve. Je veux redevenir ce que j'ai été. Je me dis que je ne suis pas arrivé au sommet de la montagne, comme je le pensais autrefois. Je suis au sommet d'une montagne, et il y en a une autre beaucoup plus haute. Et il y en aura toujours d'autres jusqu'à ma mort. J'aime mieux mourir en tombant d'une montagne après avoir essaye de l'escalader, plutôt que de mourir endormi au sommet.

Je sais que tu me comprends, je sais surtout que nous nous comprenons souvent sans dire un mot. Au début de notre amour, tu étais scandalisée par mon pessimisme, par mon amertume face à la vie. Tu me disais: "Elvis, tu n'as pas honte, tu es jeune, riche et beau... plein de talents, avec un corps en bonne santé. Et tu ne cesses de te plaindre." Et j'ai eu honte. Tu as vingt ans, tu n'as rien, et tu as tout. Ginger. Tu as surtout la faculté d'aimer sans te poser de questions. Quand je suis devenu riche et célèbre, j'ai désappris l'amour, et c'est long de montrer à un homme qui perdu l'usage de ses jambes à marcher, surtout quand il a déjà couru dans les champs. Ma chère Ginger, c'est heureux que la vie nous ait fait nous rencontrer. Dans ma vie, j'ai rencontré des tas de femmes, trop peut-être et pas assez peut-être. Trop, parce que j'en suis resté avec une image fausse et pas assez, parce que je n'avais pas encore su trouver celle qui correspondait à moi, trouver celle qui m'aimait, que j'aime.

Parce que c'est important d'aimer. Beaucoup de femmes m'ont aimé, et moi, j'ai été avare de mon amour, inconsciemment. C'est moins forçant de se laisser aimer, sans aimer soi-même. On ne risque rien, on ne s'engage pas et ça flatte notre orgueil. On conserve notre liberté de cœur et d'esprit. Pourquoi n'ai-je pas aimé vraiment avant toi?

Parce que je me défendais contre un mystérieux ennemi. Tu n'es pas mon ennemi, tu es mon amie, Tu pourrais être ma mère que j'ai perdue, tu pourrais être tous mes amis à la fois, et surtout tu peux être toutes les femmes à la fois. Je me sens petit parfois face à ta puissance, parce que tu es sûre de toi. Moi, je ne suis pas sûr de moi. Je joue les forts, les puissants. Je t'ai écrit une chanson toute simple, avec un air très romantique, très fleur bleue, comme les chansonniers américains en écrivaient à leurs amours, au temps du western. Je me mettrai un chapeau de cow-boy pour te la chanter, à genoux. Je n'ai pas honte de me mettre à genoux devant toi, comme Je l'ai fait quand je t'ai demandée en mariage. Parce qu'au fond de moi, je te suppliais de dire OUI et vite, vite.

La dernière fois que je me suis mis à genoux, je m'en souviens comme si c'était hier. C'était pour embrasser le front de ma mère dans son cercueil, et c'était aussi pour prier Dieu de veiller sur elle. Depuis, je ne pouvais plus me mettre à genoux. On m'a appris tout jeune que les hommes se tiennent debout. Mais on peut être debout à genoux. Les hommes qui n'ont plus de jambes marchent à genoux.

C'est bon de te parler, de savoir que tu liras cette lettre dans quelques heures, à peine, Et tu me téléphoneras pour me répondre. Tu n'aimes pas écrire. Tu es de la jeune génération. Le téléphone est plus rapide, plus efficace. Et moi, je répondrai à ton téléphone par une autre lettre, écrite comme celle-ci, la nuit, quand j'ai mal, si mal, de ma solitude. Dès que tu seras libre, viens me voir à Memphis. Je veux que tu me suives partout, dans ma prochaine tournée dans l'Est. Mes agents m'ont dit que le public m'attendait avec anxiété. J'ai peur de ce retour devant ce public qui m'a tellement aimé autrefois. Je suis chanceux. Je n'ai pas eu à mourir comme les grands peintres et les grands écrivains autrefois pour être apprécié. Il m'a suffi de chanter, de parler d'amour et de bonheur aux gens.

Nous avons beaucoup de choses à faire ensemble, de jours à vivre ensemble et à partager. Nous serons heureux, tous les deux. Il n'y a pas d'autre solution pour moi. J'espère que j'aurai le temps de réaliser tous mes rêves avec toi.

Je t'aime ELVIS